DREAM BOX
Roman achevé
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C’est la fête dans le restaurant chinois: une vingtaine d’artistes, des peintres, des photographes, des sculpteurs, compagnons et autres… se sont regroupés autour de Michèle Destarac, plasticienne internationale (New York, Norvège, Centre Pompidou de Paris…) invitée d’honneur pour cette 83ième exposition qui se tient dans le hall du théâtre « Le Rive gauche ».
J’en suis, mais à l’écart, les débats de plasticiens m’agacent, surtout le samedi soir ; c’est une posture, évidemment, mais ça plaît à mon caractère et ça me donne une grande liberté de parole, on peut parler du temps qu’il fait et de la couleur politique… N’empêche que ça gâche mon wikande qui fleure l’acrylique ; je tends l’oreille cependant : on discute peinture, de sa finalité qui se confond avec l’acte de peindre ; ainsi l’artiste, Michèle Destarac, jette la couleur sur la toile, elle ne sait jamais ce que sera le résultat, ni de l’abstrait, ni du figuratif, juste de la peinture, rien d’autre, et c’est énorme… Elle est au centre de son art, deux ou trois fines virgules à placer, un trait par ci, pas trop, pas de déco, avec délicatesse, pour assurer, consolider un équilibre que l’œil est seul habilité à percevoir… Un métier d’orfèvre non maniéré qui s’acquiert avec l’expérience de la fréquentation de la couleur, de son geste. Une peinture difficile d’accès pour les non initiés toujours en quête d’une représentation de quoi, de qui… Le débat est vif, amical, entre deux verre trinqués.
Je suis assis entre deux amoureux de l’art et de la vie, il y a aussi des peintres, dont une femme, Christine ; et puis la correctrice Krakoen, Françoise… Nous échangeons, à propos de tout, avec l’art de la dérision, le sourire fendu jusqu’aux yeux ! Beaucoup trop tard en cette fin de semaine pour repeindre la planète, et cependant, que de vigueur dans nos mots que nous faisons sonner fort pour équilibrer le bruit de la tablée… Ah, les mots ! Ils ont leurs couleurs, eux aussi, et les nôtres n’ont pas à rougir des propos que nous leur prêtons… On raconte l’histoire du petit chaperon rouge, une version inédite, celle du petit poisson rouge qui va en boîte, celle de la jument verte… A l’autre bout de la table, les visages sont graves, comme des virgules, mais gravité n’est pas tristesse… L’art est amour du monde, à sa façon, puisque proposition de sens à travers son écriture, à déchiffrer, à interpréter, pour des lendemains toujours à interroger ; ça parle de liberté, du statut de l’artiste dans notre société AH AH AH… De toutes les libertés, celle de manger à sa faim, de se loger, d’affirmer sa couleur…
« Mon beau-frère écrit, lui aussi, me dit Christine, c’est intéressant, c’est talentueux, une vingtaine de nouvelles, du fantastique… On cherche… Oui, on envisage une édition… A compte d’auteur… Guy est malade, ça serait un super cadeau, autre chose dans sa vie, du positif… » Alors, on se jette sur ce projet, on fait confiance à Christine ; Françoise accepte la relecture du manuscrit, je propose de travailler sur la couverture et le titre, et de contacter Max, notre bossami, pour ce qui concerne la mise en page de la maquette définitive, le contact avec l’imprimeur, le devis, le bon à tirer, le tralala habituel… Et l’échange se poursuit, autour des nems et sous les lampions. On est farouchement bien, imbibés de fatigue et de salive, car le goutte à goutte des mots, ça mouille la paupière et le raisonnement. On se sépare, « On s’appelle, on se courrielle, OK ? »
Les « nouvelles » de Guy que je ne connais pas sont tombées sur l’écran de mon ordi. C’est de la bonne. Vingt touches de couleurs où la neige et les dalmatiens se disputent le territoire. Du réel au fantastique, à pas feutrés, au galop, ça vous emmène loin, hors la frontière du rêve, on est berné. Ça m’inspire une série d’illustrations pour la couverture, j’en retiens une que je propose à Guy, par courriel-pièce jointe. Et Guy qui ne me connaît pas la trouve superbe, adhère au titre que je propose, « Dream box », le titre de l’une de ses nouvelles qu’il avait d’ailleurs retenu, mais exprime le souhait qu’on y ajoute « et autres nouvelles » ; pourquoi pas ! On se téléphone deux ou trois fois, la voix de Guy a l’accent de l’adolescence, sans doute l’excitation de l’édition prochaine. « OK, génial, Christine organise un repas pour que nous fassions connaissance, Françoise et toi, toute la petite famille, on pourra peaufiner la chose… A bientôt ! »
On se voit demain. La veille, j’ai un rendez-vous chez le toubib ; j’arrive à la maison, mon épouse me dit : « Triste nouvelle : Guy est décédé cette nuit, dans son sommeil. » Repas annulé. Coup au thorax, et je pleure, je ne connaitrai jamais Guy, la couleur de ses yeux, de son rire, le chaud de sa main de romancier.
Quinze jours se sont écoulés entre la fête et le sommeil définitivement endormi de Guy. Quinze jours et quinze nuits de rêve pour cette boîte qu’on a au-dessus des yeux : dream box, in English !
Et puis, cette photo que m’envoie Christine, datée du 30/01/2012, celle de la cérémonie des funérailles, le cimetière sous la neige et ces quelques flocons arrachés à « Blanc », l’une des nouvelles de Guy, et en fond de recueillement : de vagues silhouettes noires et chapeautées sous de sombres parapluies. C’est un cliché qui fait du bruit, me reviennent les mots de la fête… La peinture jetée sur la toile ; ici, c’est le tissu de la vie au ralenti, à peaux feutrées, les flocons au premier plan, dans le hasard de leur chute, comme les points blancs d’un dalmatien fantastique sorti de la niche d’une autre nouvelle de Guy, et puis encore la neige regroupant sa palette sur une pierre tombale… Quelques épitaphes, comme des virgules ou des parenthèses, et les pointes des parapluies griffant le ciel… Merveilleux équilibre dans l’ici maintenant d’une simple photo.
« Les plus chanceux sont fauchés dans leur sommeil (le mot fauché est certes, inapproprié puisque l’impétrant se trouve en position couché, mais si je ne fais pas allusion à la grande faucheuse, qui le fera à ma place ?!). S’agit-il d’ailleurs vraiment d’un coup de chance ? C’est confortable de ne pas souffrir, mais il y a dans l’absence de préparation quelque chose d’inhumain. » (Extrait de « Cendres éternelles », une nouvelle de Guy Granier)
Claude Soloy, le 04/02/2012